A partir de ce jour, chaque année à la même époque, le dernier jour des moissons, si une jeune fille de dix-sept printemps avait le malheur de se promener dans le village à la tombée de la nuit, elle disparaissait.
Alors, les filles avaient eu interdiction de sortir ce jour-là.
Mais, très vite, de nouvelles adolescentes avaient disparu. Dans la journée et d'autres jours de l'année. Chaque fois que l'une d'elles allait dans la forêt, elle ne revenait pas. Alors les filles n'ont plus eu le droit de sortir sans être accompagnées d'un homme.
Tout s'est bien passé jusqu'à ce qu'un soir, peu après le mariage de ma grand-mère avec mon grand-père, une jeune fille et son grand frère ne reviennent pas de la pêche. On a tout ratissé, du village jusqu'à la rivière qui n'était pas très loin. On a retrouvé le garçon sur l'autre rive. Mort. Ma grand-mère n'a jamais eu le droit de voir le corps du jeune homme qu'elle connaissait pourtant bien. D'ailleurs, personne n'a eu ce droit. Il a été enterré directement. Mais elle se souvient d'avoir vu le drap qui recouvrait le corps, tellement imbibé de sang que des gouttes en tombaient sur le sentier.
On n'a jamais rien retrouvé de la jeune fille.
Depuis, les filles n'ont plus jamais eu le droit d'aller dans la forêt, de jour comme de nuit, même accompagnées. Et, le dernier jour de la moisson, elles doivent rester à la maison. Elles ne pouvaient sortir qu'après leur mariage. En effet, passé ce jour, elles semblaient ne plus rien risquer dans la forêt.
C'est pourquoi les femmes plus âgées comme ma mère ou ma grand-mère, n'hésitaient pas à aller en forêt seules. Jamais aucune femmes mariée n'avait disparu.
Mais moi... je n'avais pas envie de passer ce jour si particulier enfermée entre quatre murs. J'aimais la liberté. Sentir le soleil sur ma peau, la brise fraîche annonçant l'hiver. Alors, quand mon père est sorti avec mon frère pour terminer les moissons, et ma mère s'est attelée au repas du soir, je me suis éclipsée par la fenêtre.
Vous ne pouvez pas imaginer comme c'est bon d'être dehors quand c'est interdit !
J'ai fait le tour du village en prenant bien soin de ne pas me faire remarquer. C'était une belle journée. J'ai réussi à rester dehors jusqu'au coucher du soleil. Me cacher était devenu un jeu. Quand la nuit est tomber, j'ai vu les hommes rentrer un à un chez eux. Je n'avais jamais connu le temps des fêtes de la moisson. On ne s'amusait plus au village, une fois le soleil couché.
J'aurais dû rentrer, moi aussi. J'aurais dû...